Tout d’abord pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?
Femme du passé branchée sur le futur, amateur au sens profond du mot, auteur d’une dizaine de bouquins et de quelques films télé et CD interactifs, achève
Camaïeu de ma jeunesse, sorte de florilège de rencontres avec des êtres remarquables incarnant le tournant du millénaire ; et un roman,
La Fée d’Arkhangelsk, fantaisie nucléaire. Vis à Düsseldorf où je tiens le
Salon Vert-du-Rhin et une chronique, «
Le Génie de la Langue », dans
Le Petit Journal.comCe film documentaire comporte des intervenants tous plus prestigieux les uns que les autres. Comment êtes-vous parvenue à les convaincre de participer à cette aventure ?
Par inconscience, parce que j’étais jeune, pas trop moche, et qu’alors tout était encore possible. Reporter free-lance (mot poétique que je préfère à « pigiste »), tout est né d’une rencontre improbable à Los Angeles avec
Forrest Ackerman, qui tenait dans son Ackermansion une sorte de musée du cinéma, des monstres et de la science-fiction. Je venais interviewer
Ray Bradbury, célèbre alors pour
Fahrenheit 451 Or
Forrest m’introduisait à
Bradbury : membre de la
Science Fantasy Society, il avait reçu le Prix Hugo des Fans (sic), le Prix Bram Stocker et bien d’autres, c’était un personnage incroyable et attachant.
Forrest m’a emmenée à une soirée où je suis tombée sur
Norman Spinrad, alors charmant comme l’ange de Reims et représentant de la « nouvelle science fiction » (que n’aimait guère
Forrest), dont le
Jack Baron sur la tyrannie des medias, et
Rêve de fer – roman écrit par un Hitler qui eût survécu – défrayaient la chronique.
Norman était alors vice-Président des
Science Fiction Writers of America et étroitement lié à
Philip K. Dick. C’est
Norman qui m’a emmenée chez mon préféré d’alors,
Ted Sturgeon et m’a fait connaître
Bob Silverberg. Et, de fil en aiguille, c’est lui qui m’a suggéré de filmer
Dick, j’ignorais alors que ce fût un scoop en quelque sorte. Je suis donc revenue avec une équipe de la télévision du Service de la Recherche à l’ORTF : j’avais convaincu le génial
Pierre Schaeffer (
wikipedia) de me laisser tourner deux émissions, de près d’une heure chacune, sur ceux que j’avais immédiatement appelés « Les Evadés du Futur » tant j’avais été éblouie par leurs éclairs de « voyance ». Par honnêteté, j’ai voulu contacter aussi l’un des plus farouches adversaires de cette « nouvelle SF »,
Isaac Asimov, qui a accepté de se laisser filmer à New York, et j’ai bouclé la boucle en assistant presque par hasard et sur une suggestion de
Jacques Sadoul – alors directeur de la collection poche J’Ai Lu qui avait publié mon
Ave Lucifer – au congrès de la Science-Fiction qui se tenait à Toronto : c’est là que j’ai pu, de chic – et encore grâce à
Ackerman, tourner un plan avec
Van Vogt,
Fritz Leiber,
Asimov,
Silverberg,
Zelasny et interviewer sur le toit
John Brunner. Tout cela au feeling, comme on dirait aujourd’hui.
Le travail d’écriture du documentaire est particulièrement intéressant. J’ai été sensible notamment à la manière dont le montage est lié à la narration. Comment le projet a-t-il été conçu ?
Il est né au cours de mes conversations avec
Ackerman, d’abord, que je cherchais à convaincre de la nouveauté de ces écrivains que je commençais à découvrir sur le terrain et qui écrivaient une Spéculative Fiction sans soucoupes volantes, explorant les nouvelles technologies, la volonté de puissance et la modification de l’âme de ces mutants que nous étions en train de devenir – thème qui m’a toujours été cher, de mon premier livre,
Ave Lucifer, à
La Grande Epopée de l’Electronique ou
Le Génie de la Vie : les Biotechnologies, en passant par Droit d’Asiles en Union Soviétique et qui est le thème de mon prochain roman,
La Fée d’Arkhangelsk. Puis le projet a vraiment pris corps au fil des discussions passionnées avec
Norman Spinrad, poil à gratter intelligent, sensible, provocateur, qui fut mon cornac. Ce documentaire a été conçu comme un film d’action où les écrivains jouent leur propre rôle : il s’est écrit en se faisant.
D’ailleurs quelle a été leur réaction devant le projet ?
Bienveillance et enthousiasme pour les uns (
Sturgeon,
Silverberg,
Dick et
Spinrad), professionnalisme visionnaire pour
Brunner, exaspération aimable pour
Asimov.
Outre Philip K. Dick, quels intervenants vous ont particulièrement marqué ?
Intellectuellement,
John Brunner. Sentimentalement et littérairement,
Sturgeon,
Dick et
Spinrad, qui d’ailleurs faisaient partie du même univers.
Ted Sturgeon, qui avait dix ans de plus que
Dick et vingt-deux de plus que
Spinrad, était un personnage comme il y en eut quelques-uns par la suite, issus des
Flower Children (enfants-fleurs) de la Californie de ces années-là, mais chez lui rien n’était mode, tout était poésie. Je crois que ses livres avaient été parmi les premiers à m’attirer vers la science-fiction –
Les Plus qu’Humains (
More than Human) parus en 1953 – j’avais huit ans – et
Le Cristal qui songe (
The Dreaming Jewels). On n’imagine pas à quel point il était alors connu aux États-Unis et dans le monde, il avait influencé le grand
Bradbury, nourri un personnage de
Kurt Vonnegut, il incarnait le passage entre les Anciens et les Modernes.
Pour parler maintenant de Philip K. Dick, que connaissiez-vous de son oeuvre alors ?
Vous voulez que je vous dise ? Je ne le connaissais pas : n’oubliez pas que le film
Blade Runner, tiré de l’un de ses livres, n’est sorti qu’au début des années 80 : nous étions alors dix ans plus tôt et j’ai été l’une des premières Françaises, sinon la première, comme il le consigne dans ses lettres à
Charles Platt et
Patrice Duvic, à le filmer pour la télévision française. Il m’appelle sa « little French chick », sa poulette française [lol]. C’est
Norman qui me l’a fait découvrir et j’ai lu en quelques semaines
Le Maître du Haut Château,
Les Clans de la Lune alphane, et surtout
Ubik.
Le Maître du Haut Château, publié en 1962 et qui avait remporté le Prix Hugo, était comme
Rêve de fer, une « uchronie », ce que le cybernéticien
Nicolas Schöffer appelait un « futurible » (futur possible) : là encore, il s’agissait de l’Allemagne nazie qui, avec les Japonais, avait gagné la guerre et occupait l’Amérique ; et par jeu de miroir, un écrivain imaginait le monde si les Alliés avaient remporté la victoire. Je crois que c’est à ce moment-là que le titre des « Evadés du Futur » s’est imposé à moi.
Comment est venue l’idée d’aller filmer à Disneyland ?
L’uchronie m’évoquait mon enfance et la lecture du
Journal de Mickey, car il y avait une série où Mickey recevait un coup sur la tête qui le faisait voyager dans le temps. Tourner à Disneyland complétait l’idée du cimetière invraisemblable de Forrest Lawn et des décors de la Fox avec ce paquebot reconstruit, le
Tora Tora - en réalité coulé lors d’une bataille dans le Pacifique - et qui était plus vrai que l’autre. Réel, irréel, virtuel, monde parallèle (
Second Life aujourd’hui sur la Toile) cette vie à plusieurs niveaux qui me fascinait tant et me fascine toujours ne pouvait qu’aller avec la folie disneyenne : comme l’a dit
Dick, nous marchions dans le cerveau, les circonvolutions d’un homme de génie qui avait inventé ce monde de carton-pâte où nous tournions réellement dans les tasses du Chapelier Fou. Encore une fois je n’avais rien prévu, mais quand nous nous sommes trouvés devant les fameuses tasses, j’ai fait signe à l’équipe de tournage de sauter dans l’une d’entre elles, et j’ai poussé
Philip et
Norman dans une autre sans même y penser ! Cela convenait parfaitement à ce que nous racontions sur la manipulation, le fascisme et le reste.
D’une façon générale, quelle impression vous a laissée votre rencontre avec Philip K. Dick ?