Emmanuel Carrère : Le Royaume (de Philip K. Dick)

Le dernier roman d’Emmanuel Carrère est une des meilleures ventes de la rentrée.
Ce roman — mais en est-ce véritablement un ? — est un double récit : le premier, autobiographique, évoque la période de sa vie où Carrère a tenté d’être catholique, le second est une enquête autour des personnages de Saint Paul et de Saint Luc au 1er siècle de notre ère, quand il était encore possible de rencontrer des gens qui avait vu le visage de Jésus Christ.
Le livre est passionnant, oscillant entre l’histoire, la fiction et l’auto-fiction.

Mais si nous en parlons ici, c’est bien évidemment parce que Carrère est l’auteur de Je suis vivant et vous êtes mort, roman biographique prenant pour personnage Philip K. Dick.

Et Dick ne cesse de revenir dans Le Royaume. Nous avons compté : il est cité pas moins d’une trentaine de fois ! Et pas seulement quand il raconte l’épisode où il engage une baby-sitter américaine, qui affirme s’être occupée de la propre fille de Dick...

Citons, par exemple, cette très belle formule, qui s’applique certainement à nombre d’entre nous :

J’ai lu Dick avec passion, adolescent, et, à la différence de la plupart des passions adolescentes, celle-ci ne s’est jamais émoussée. J’ai relu régulièrement Ubik, Le Dieu venu du centaure, Substance mort, Glissement de temps sur Mars, Le Maître du Haut Château. Je tenais leur auteur – et le tiens toujours – pour quelque chose comme le Dostoïevski de notre temps.


Il reproduit la note d’intention qu’il avait écrite alors qu’il cherchait un éditeur pour accueillir sa biographie de Dick.

« Il est tentant de considérer Philip K. Dick comme un exemple de mystique fourvoyé. Mais parler de mystique fourvoyé sous-entend qu’il existe de vrais mystiques, et donc un véritable objet de connaissance mystique. C’est un point de vue religieux. Si, inquiet d’en arriver là, on préfère adopter un point de vue agnostique, on doit admettre qu’il y a peut-être une différence d’élévation humaine et culturelle, d’audience, de respectabilité, mais non de nature entre d’une part saint Paul, Maître Eckhart ou Simone Weil, de l’autre un pauvre hippie illuminé comme Dick. Lui-même était d’ailleurs parfaitement conscient du problème. Écrivain de fiction, et de la fiction la plus débridée, il était persuadé de n’écrire que des rapports. Les dix dernières années de sa vie, il a peiné sur un rapport interminable, inclassable, qu’il appelait son Exégèse. Cette Exégèse visait à rendre compte d’une expérience qu’au gré de l’humeur il interprétait comme la rencontre de Dieu (« C’est une chose terrible, dit saint Paul, de tomber entre les mains du Dieu vivant » ), l’effet-retard des drogues qu’il avait absorbées dans sa vie, l’invasion de son esprit par des extraterrestres ou une pure construction paranoïaque. Malgré tous ses efforts, il n’est jamais parvenu à tracer la frontière entre le fantasme et la révélation divine – à supposer qu’il en existe une. Est-ce qu’il en existe une ? C’est un point à proprement parler indécidable, dont il va de soi que je ne déciderai pas. Mais raconter la vie de Dick, c’est s’obliger à approcher ce point. À rôder autour, le plus attentivement possible. Ce que j’aimerais faire. »


On encore, ce passage qui surgit alors qu’il raconte Paul à Athènes, s’adressant à une foule hostile :

On écoute Paul, du coup, avec approbation mais sans enthousiasme. On espérait peut-être quelque chose de plus excentrique. Mais tout à coup, ça déraille. Comme à la synagogue de Troas. Comme à Metz où, en 1973, Philip K. Dick a prononcé devant un public de science-fictionneux français effarés un discours sur son expérience mystique intitulé : Si cette réalité ne vous plaît pas, vous devriez en visiter quelques autres et disant, en substance, que tout ce qu’on pouvait lire dans ses romans, c’était vrai.


Il est évident que, dickien, j’ai eu une approche du texte certainement très différente de nombre de lecteurs. Peut-être plus sensible à certains thèmes, certainement orientée.

Si vous avez lu le livre aussi, commençons à en parler dans les commentaires !




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Je suis vivant et vous êtes mort

Le roman biographique d’Emmanuel Carrère vient d’être réédité en poche.

J’ai longtemps eu un rapport particulier avec ce texte. Lors de ma première lecture, il y a bien longtemps, il m’avait autant fasciné par sa qualité littéraire qu’il m’avait agacé… En fait, je crois que je n’avais pas compris la démarche de Carrère et que j’attendais une biographie traditionnelle, factuelle et carrée. En fait il propose une exploration particulièrement personnelle de la vie et de l’œuvre de Dick.

Autrement dit cette réédition me susurre qu’il est peut-être temps pour moi de le relire une nouvelle fois.

Et vous quel souvenir vous laisse ce livre ?

Lire la critique sur le Figaro.fr.



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Emmanuel Carrère & Philip K. Dick

Question : La folie est un thème central de vos livres. Vous avez écrit un essai Je suis vivant et vous êtes morts (Le Seuil, 1983) sur l’auteur américain de science-fiction Philip K. Dick qui souffrait de schizophrénie et de paranoïa…
Philip K. Dick était à la fois le malade et l’expert de sa propre maladie. Une posture qui rend son personnage fascinant. Cela et le caractère visionnaire de son œuvre. La grille de lecture qu’il a posée sur le réél est à mon avis toujours totalement opératoire. J’ai l’impression qu’on vit de plus en plus dans le monde de Philip K. Dick. C’est aussi quelqu’un qui a incarné l’esprit des années 60-70 en Californie avec tous les trips de l’époque, la drogue, les hippies. Cela prend, dans ses romans d’anticipation, une forme extraordinairement convaincante. (ndlr, parmi les films adaptés des livres de Philip K. Dick : Blade Runner de Ridley Scott et Minority Report de Steven Spielberg.)

(source)

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Le petit guide à trimbaler de Philip K. Dick est disponible !
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Dickien: (adj. m.): qui rappelle l'univers de l'écrivain Philip K. Dick.


Philip K. Dick







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